Les Egarements Monumentaux

décembre 17, 2008

Gothiques illuminations de Noël à Notre-Dame de Paris

Noël ! Noël ! Il vient, le Sauveur ! Accrochez des guirlandes de fruits et de fleurs à vos balcons ! Et vous, angelots, entonnez donc de joyeux refrains, et amusez-nous de mille facéties ! Que dansent les flammes colorées qui raviveront les belles formes endormies de la nature et signaleront son lent réveil !

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Très belle initiative de Notre-Dame de Paris, qui nous offre un superbe spectacle en ces fêtes de la Nativité. Les bas-reliefs de la clôture Nord de son choeur revivent par la magie de la technologie mystérieuse des Modernes. Eclairées successivement, les sévères figures qui composent le drame joyeux de Noël rejouent leur histoire éternelle sous les yeux ébahis des pèlerins (de tous ordres).

Ces bas-reliefs méritent mieux, en effet, que l’attention distraite que leurs prêtent les touristes. Certes, nous sommes loin ici de l’art brillant du portail occidental ou des transepts nord et sud dont les ravages du Temps alliés à la main criminelle de l’homme laissent pourtant d’éblouissants vestiges !

Elevée de 1330 à 1351 par Jehan Ravy et son successeur et neveu Jehan Le Bouteiller, la clôture du choeur est pleine de cette manière bonhomme que l’on retrouve dans les grandes Vierges à l’Enfant, sculptées pour la plupart à la même époque. Les drapés s’engagent dans des circonvolutions savantes, les torses se gonflent de fierté, les corps se déhanchent en d’agréables atours, dans un défilé de scènes stéréotypées.

Rare et précieux comme l’éclat du minéral extrait des entrailles de la montagne, et qui bientôt se ternira sur l’étagère du collectionneur, le moment sublime du classicisme gothique des années 1230-1250 est loin. En ces temps, des artistes parmi les plus grands de notre histoire, créaient des figures surhumaines. Humaines et divines à la fois, alliage ô combien chrétien ! ces sévères géants nous souriaient pourtant. Le XIII ème finissant, s’éveillant comme d’un rêve désormais troublé par le voile du souvenir, recherchera la manière, l’humanité coquette et apprêtée. « L’humain côtoyait le mondain », selon les mots de Cesare Gnudi, cet historien italien qui fit tant pour nous faire prendre conscience de l’importance de cette page française de l’art européen. Au XIV ème siècle, l’écriture du ciseau du sculpteur est automatique. Dans la stricte ordonnance d’une pièce de théâtre réglée au cordeau se succèdent les scènes forts connues de la Nativité. Du moins seulement à partir de la Visitation, car le début de cette belle histoire disparaissait sous les pioches des démolisseurs dès l’époque baroque.

Pour le spectateur du XIV ème siècle, la langue est celle de son quotidien. La Vierge de la Visitation est une jeune fille joyeuse et bien portante, toute à la fierté de sa félicité. Il suffit de la comparer à la Vierge couronnée du portail occidental pour mesurer le chemin parcouru par la sculpture gothique. Anoblie de la main même de son Fils, la Vierge est alors modeste et monumentale à la fois. C’est une Reine, une apparition grandiose ! Dans un fracas de cuivres clairs et de brillants éclairs se présente au peuple médusé une frêle et douce femme sans âge, qui d’une minuscule main écraserait pourtant toutes les armées du monde ! Si nous revenons sur la terre, nous trouvons à la clôture du choeur une Vierge qui parait plutôt une jeune fille coquette sans excès, des années 1330, promenant fièrement sa joie sans se douter du drame qui s’annonce dans les sombres recoins de la voûte, trente mètres plus haut.

Montée sur un joli petit âne, qui annonce la monture de la dernière entrée à Jérusalem, la Vierge de la Fuite en Egypte semble plus âgée. Oublié, le temps de l’insouciance, des mèches blondes retombant sur le front. Qu’il est loin, ce sourire presque arrogant de la Visitation. Et pourtant l’artiste ne peut s’empêcher d’attarder son ciseau sur le beau manteau de Marie, remuant et imprévu comme quelque coquillage exotique.

Le burlesque sombre ou facétieux qui traverse le Moyen-Age, de l’art roman aux mystères du XV ème siècle, s’affiche également ici. Ainsi le cruel Hérode se voit-il guidé par d’inquiétantes figures crochues, poilues et grimaçantes. Surveillé par trois diables cachés dans de petites arcades, le roi des juifs se voit même couronné par un diablotin ! En un temps où la Royauté venait de Dieu, l’on montrait par cet artifice qu’elle pouvait aussi venir du Malin lui-même. Insoupçonnable cohérence de doctrines politiques devenues étrangères à nos temps.

Quelques caractères ont fait douter les érudits de la valeur de ces morceaux. Des figures un peu trapues, des visages privés de la joliesse sévère ou piquante de l’art du XIII ème siècle, le tout accentué par une mise en couleur excessive – et reprise au XIX ème siècle. Et pourtant … quel miracle que la subsistance de ces bas-reliefs dans le coeur d’une cathédrale dépouillée violemment de la plupart de ses ornements peints ou sculptés : statuaire, vitraux, orfèvrerie, tentures, ferronneries, peintures et carrelages précieux – ce qui fait dire à beaucoup, à juste titre, que le grand monument est vide …

Cet exercice d’illumination n’est pas une première. Que l’on veuille bien se rappeler de celles du portail de la cathédrale d’Amiens, sublime et singulier voyage ! Il n’est pas sans défaut – ainsi dans l’enchainement narratif qui fait commencer le Massacre des Innocents avant l’ordre donné par Hérode. Mais l’effort, d’autant plus louable qu’il ne trahit pas l’oeuvre, parvient à contraindre le regard de visiteurs robotisés à se poser sur des oeuvres qu’ils auraient dédaignés auparavant. La sculpture ne déplace pas les foules, on le sait : il est donc à la fois triste et heureux de constater qu’un artifice technique peut réussir là où échouent de sombres bibliothèques, qui s’adressent plus à l’érudit qu’au fidèle de l’art ou de la Foi.

Copyright 2008, Pierre-Frédéric Benoît, images et texte. Pas de reproduction sans lien & citation, merci d’avance.

novembre 4, 2008

Michel Anguier à l’église saint-Roch. De Rome à Paris, puis à Rome.

Quand la sculpture française dialogue avec l’art italien …

Le chef d’oeuvre de l’église saint-Roch est probablement le groupe de la Nativité de Michel Anguier, marbre vibrant d’émotion et de douceur. Le spectateur y ressent, peut-être, un reste de cette bonhomie médiévale qui transparait par exemple dans la Vierge d’Autun. Une grande part d’art italien, également : les belles figures affables d’ Algardi, ou dans le domaine de la peinture, du Pérugin, semblent leurs frères et leurs soeurs. Destiné à Notre-Dame du Val-de-Grâce, ce groupe statuaire, sauvé des destructions révolutionnaires, fut attribué à saint-Roch – qui était la paroisse de l’artiste. Il vint heureusement combler un manque affreux, celui créé par la disparition de l’Annonciation d’Etienne-Maurice Falconet.

Le génie de Michel Anguier est d’avoir isolé chacune des figures. Ainsi se déploie sous nos yeux une belle et élégante conversation familiale et divine. Dans son ombre et son silence, on entrevoit les éléments d’un drame dont seule, peut être, la Vierge pressent l’issue terrible. Que nous sommes loin de la félicité bruyante et bêlante des belles crèches de la renaissance : pas un pouce de terre ni d’air qui ne bruissait de vie ! Des putti s’y amusent, s’emparant d’un agneau effrayé, se tirant par leurs petits bras dodus, des bergers s’y installent, des femmes s’y emploient à cuisiner, et des hommes s’y prosternent ou commercent en nombre. Ici, au contraire, les trois protagonistes semblent bien seuls, dans le vide béant de leur arcade. Peut être faut-il voir dans cette mise en scène la leçon de l’Algarde, qui affectionnait cette forme d’isolement qui décuple la puissance expressive de ses figures et leur présence monumentale – ainsi dans la décapitation de Saint Paul, peut être son plus beau chef d’oeuvre.

La Vierge est d’une élégance précieuse, toute absorbée par la contemplation de son Fils qu’ elle semble serrer contre elle par ce beau croisement des mains – un geste de piété que l’on retrouve dans le travail de François Anguier, le frère de Michel. Son beau visage manque d’expression. C’est une femme de l’antiquité, quelque niobide. Point de sourire sur sa jolie bouche, au contraire, peut-être un brin de tristesse ? Etreignant le vide, son coeur tressaille-t-il à l’entrevue du drame de la Passion ? L’absence, plus éloquente qu’une présence, de ce bébé qu’elle voudrait serrer, est un procédé narratif discret mais touchant. Il n’est pas sans rappeler la Piéta de Germain Pilon qui ne contemple pas son fils, mais un amoncellement de tissu sur ses genoux. C’est un artifice dont l’usage est réservé aux plus grands maîtres.

Et ce Jésus, n’est-il pas le plus beau bébé de toute la sculpture française ? A quoi rêve-t-il, ce petit bonhomme ? Son petit bras potelé écartant le voile qui le serre est-il la prémonition de ses ultimes paroles, « Père, non pas comme Je veux, mais comme Tu veux. ». Et ce voile, serait-il le miroir insouciant du funèbre linceul ? Au spectateur de juger. C’est chez Poussin, l’ami du sculpteur, qu’il fréquenta avec assiduité pendant leur séjour dans la ville éternelle, qu’il faut peut être chercher les petits frères de ce bout de chou.

Ainsi dans la Sainte Famille du musée de Détroit (1641), ou dans l’Adoration des Bergers de la National Gallery (1633). Les parallèles, à vrai dire, ne manquent pas, dans la peinture française et italienne.

Notre Joseph veut-il jouer le premier rôle, qui semble figé par le maître dans un mouvement violent ? N’est-il pas simplement une victime du « goût moderne », celui de Bernini, de Mochi, de l’Algardi dans une moindre mesure : un baroque italien expressionniste et mouvementé qui ne faisait pas l’unanimité. A vrai dire, cette concession à la modernité italienne n’a pas grand sens. La convention habituelle faisant du père de notre Seigneur un spectateur un peu embarrassé de lui-même conviendrait mieux, peut-être. L’origine de cette posture de surprise remonte probablement à l’Adorazione dei Pastori qu’Andrea Sansovino sculpta autour de 1515 pour le sanctuaire marial de la Santa Casa de Lorette. Mais ce qui, chez Sansovino, demeurait une affectation devient maniéré à l’outrance dans l’art du XVII ème siècle, au risque du déséquilibre.

Qui ne voudrait se saisir de ce beau bébé pour le tendre à sa jolie maman qui semble embrasser le vide ? Un sculpteur s’en chargea : il me semble que l’ Adoration que Pierre-Etienne Monnot donna en 1699 à Santa Maria della Vittoria, à Rome, est plus qu’une citation du groupe de Michel Anguier : il en résout le drame principal.

Comment ne pas trouver des concordances ? Le profil de la Vierge, le petit bras potelé et levé de l’Enfant, l’expression de Joseph – un autre émule barbu de Laocoon, et son geste d’étonnement. Ces rapprochements sont plus flagrants encore si l’on compare ce bas-relief à une autre Sainte Famille de Monnot, conservée à Berlin où l’on voit Joseph jouer son rôle habituel : pilier de la famille, mais quelque peu passif voire empoté. D’ailleurs, comment Monnot pouvait il ignorer l’une des sculptures les plus prestigieuses de Paris, une ville où il fit son apprentissage ? Si le relief un peu confus de Monnot s’appuie également sur Sansovino, il possède la monumentalité qu’Anguier insuffla à son groupe, une des plus belles choses qui puisse se voir dans les églises parisiennes.

Photos église Saint-Roch : copyright P-F Benoît

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