Les Egarements Monumentaux

septembre 25, 2008

Du Val-de-Grâce à l’église St-Roch : les Vertus et leur destruction par les Théophilanthropes

Les parois de la nef et du choeur de l’église St-Roch nous apparaissent aujourd’hui fort dépouillées. Voilà qui s’accorde avec le goût moderne, qui a tout ornement en horreur. Il n’en fût pas toujours ainsi : dessins et gravures de l’ancien temps nous montrent de nombreux ornements peints et sculptés aujourd’hui disparus. Les écoinçons des grandes arcades furent ainsi timbrés de belles figures et d’accessoires symboliques.

Il subsiste, par un hasard heureux, deux figures au dessus de l’arcade qui surplombe le maître-autel. Dans le goût de l’époque, ce sont des figures allongées portant un costume et des accessoires singuliers. On reconnait facilement la belle Charité, jamais avare de son lait qu’elle distribue avec grâce à une ribambelle de puttis un peu collants, pendant que sa main soulève un coeur enflammé, conforme en cela au discours de l’iconologia de Cesare Ripa (et dont les temps modernes tirent l’expression « avoir le coeur sur la main »).

De l’autre côté de la console centrale s’étale sur l’écoinçon une femme plus sévère, vêtue et voilée, s’appuyant sur un livre et sur de grandes tablettes que l’on reconnait immédiatement comme les Tables de l’Ancienne Loi. Sa tête est couronnée de fleurs et ses petites sandales foulent un masque dont l’oeil laisse échapper un serpent. Iconographie peu fréquente, elle est pourtant fidèle aux consignes de Ripa : ce n’est pas la Foi Théologale représentée généralement armée d’une Croix et du Livre. C’est la Foi Religieuse (Fede Religiosa), évidemment toujours chrétienne puisqu’elle s’appuie à la fois sur l’Ancienne Loi et sur le livre symbole de la Nouvelle Loi, celle du Seigneur Jésus. La couronne de fleurs et le masque ne semblent pas évoqués par Ripa, dans l’édition romaine de 1593. Absente en revanche du bas relief, la torche enflammée que Ripa accorde à la Foi Religieuse.

Cette torche, pourtant, existe dans le modèle qui inspira Bourderelle et Pierre Cotton, auteurs de ces deux sculptures à la fin du 17 ème siècle (1). Et quel modèle ! Un de nos chefs-d’oeuvre parisiens, la décoration de l’abbatiale de Notre-Dame-du-Val-de-Grâce, travail du grand Michel Anguier achevé en 1667. Comme on le voit sur la photographie ci-dessous, les Vertus de st-Roch sont purement et simplement des copies du travail du maître. Certes, on constate des différences mineures. Si la Foi Religieuse se voit privée de sa torche, sa soeur Charité retrouve des flammes au coeur qu’elle brandit, absentes à l’abbatiale. De menus changements corrigent la différence des emplacements. Les Vertus de Michel Anguier s’étalent plus largement, quand celles de St-Roch se voient un peu contraintes.

C’est Babelon qui nous renseigne sur le sort des autres Vertus aujourd’hui disparues : désaffectée à la révolution, quand on réprima la pratique du culte catholique, la belle église du Faubourg saint-Honoré devint un « Temple du Génie » en 1797, occupée par les Théophilanthropes. Cette secte, dont Napoléon fustigeait les « mascarades » et qu’il finit par interdire, avait l’habitude criminelle de détruire totalement sculptures et peintures dans les édifices qui lui étaient attribués. Ainsi disparurent ces bas-reliefs, et mille autres monuments de l’art français.

Certes l’oeuvre de ces sculpteurs n’est pas comparable à celle du maître : copie servile, elle révèle une faiblesse étonnante, ainsi au niveau des modelés des visages qui paraissent inachevés. Cependant, nulle part ces oeuvres n’étaient plus légitimes : St-Roch, c’était la paroisse des frères Anguier. Ils y furent enterrés – Michel en 1686, jusqu’à que la révolution les déloge et anéantisse leurs tombeaux. Comment ne pas imaginer que ce voisinage funèbre inspira au curé et aux marguilliers de 1720 l’idée de reprendre le modèle des Vertus de leur paroissien célèbre pour la décoration de leur choeur – soudainement enrichis, par un don extraordinaire du célèbre Mr. Law, qui offrit 100 000 livres en 1719 à l’occasion de sa première communion.

Sur la base de ces modèles, il serait possible de reconstituer les vertus manquantes. Voici quelles sont celles de l’abbatiale du Val-de-Grâce, selon « les Curiositez de Paris » (1716) :

 » Les figures en bas-reliefs sculptées sur les neufs arcades des Chapelles (trois sous le Dôme & les six autres dans la nef, trois de chaque côté) représentent les Attributs à la Sainte Vierge, savoir, en commençant à la Chapelle de Sainte Anne, la Miséricorde & l’Obéissance; la Pauvreté & la Patience, à l’Autel du Saint Sacrement; la Simplicité & l’Innocence, au chœur des Religieuses ; l’Humilité & la Virginité, près de la Sacristie; ensuite la Bonté & la Bénignité, à l’autre Chapelle de la Nef; & la Prudence & la Justice, sur la dernière à droite. A la première Chapelle à gauche en entrant, la Force & la Tempérance; ensuite, la Religion & la Dévotion; la Foi & la Charité, près le Dôme; toutes ces sculptures & les autres ornements sont de Michel Anguierre & d’un grand mérite. « 

(1) J-P Babelon, dans son opuscule sur l’église Saint-Roch, attribue à tort ses reliefs à René Charpentier, autour de 1720, sans se demander pourquoi, à cette date tardive, un modèle vieux de 50 ans aurait été reproduit. Cette erreur est vulgarisée par tous les guides des églises parisiennes, mais corrigée par François Souchal.

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