Les Egarements Monumentaux

mars 3, 2009

Archaïsme et réalisme en art

 » Si près que l’artiste archaïque s’approche de la réalité, il transforme toujours au dernier moment le détail concret en un signe abstrait. Il observe la nature, il la sent aussi vivement que l’artiste classique; mais il ne lutte pas avec elle corps à corps. Au lieu d’un reflet sensible de la nature, plus ou moins déformé, appauvri ou embelli, il en obtient un équivalent intellectuel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’atteint pas notre coeur et nos sens, mais il les atteint par les chemins de l’intelligence. Ce qu’il crée est vivant, mais nous ne le sentons vivre qu’à la condition d’entrer dans le jeu. « 

Je ne connais pas plus pertinente définition de l’archaïsme en art que ces belles lignes écrites par Jean Charbonneaux dans son livre « La sculpture grecque archaïque ». Certes, son propos concerne cette période méconnue de l’art grec. Toutefois, comme tout concept de haute pensée, il peut être étendu en dehors de son contexte originel. Comment ne pas penser au dialogue entre l’art roman et sa descendance gothique ?

Et ce dialogue, où peut-il bien nous mener ? A ceux qui veulent encore croire à la possibilité d’un progrès en matière d’Art, voilà ce que répond Jean Charbonneaux :

 » Mais le propre du génie est d’arrêter pour son propre compte, là où il veut, l’évolution de l’art, d’en fixer n’importe quel moment dans une oeuvre accomplie. »

août 28, 2008

L’art roman de l’église saint-Germain-des-Prés (2/2)

(Suite de la première partie publiée ici)

Deuxième partie : l’homme-animal

Les sombres chapelles du choeur de saint-Germain-des-Prés, où s’enlacent rinceaux et palmettes sont aussi le royaume où s’ébattent des êtres singuliers et farouches, mi-hommes, mi-bêtes. On y voit des masques grimaçants de lions, de démons, de sirènes, et la silhouette tremblante de pauvres humains égarés.

Ici, votre passage éveille un démon qui ouvre un oeil.

Là, un bruissement d’ailes froissées contre la pierre, c’est un couple de sirènes qui s’émeut.

Ces gémissements plaintifs, c’est un homme enlacé par une plante grasse que deux oiseaux maigrichons menacent de leurs becs coupants.

Hommes contrefaits et grimaçants, ou bien démons ? On ne sait ce qu’il faut reconnaître dans ces masques disposés sans ordre. Le maître, ou l’atelier, qui oeuvra ici joue de la proximité entre l’homme et la bête pour nous tromper. Ici, le masque d’un animal imite la forme humaine. Là, c’est l’homme qui devient une bête à force de grimaces. Le sculpteur semble hésiter entre la première et la seconde forme. Il en résulte des situations ambiguës, comme ces deux masques que seuls distinguent les oreilles pointues du second, et la coiffure ordonnée du premier (cf. image mosaïque ci-dessous). Le premier masque pourrait être celui d’un homme, outré par le ciseau de l’artiste qui le surprend dans une grimace saisissante, comme ces petits bustes grotesques qu’affectionnaient les sculpteurs de terre-cuite antiques. Ce goût du réalisme grinçant annonce le courant qui répandit dans l’ombre des cathédrales des masques de théâtre ou des rues, loin des beaux visages paisibles des portails.

Habité par l’imaginaire roman qui mêle les motifs, entrelace les caractères et modèle une réalité chimérique, l’artiste s’amuse. En 1125, St Bernard écrivait : « Ici, vous voyez plusieurs corps réunis sous une seule tête, là plusieurs têtes sur un seul corps ».

Son motif de prédilection est celui des petits masques situés aux coins supérieurs des chapiteaux, à la place des volutes, dont la gueule dentelée et baveuse crache de longues tiges de végétaux. On en compte près d’une vingtaine.

Certains masques démoniaques se voient même affublés d’un bec.

Lions et rapaces complètent cette étrange ménagerie. En meutes et en groupes, ils agrémentent les splendides chapiteaux des piliers du choeur, alternant parfois avec une manière corinthienne dépouillée et sèche. Repeints au XIX ème siècle, ils sont aujourd’hui ignorés des amateurs qui les prennent pour des pastiches – les confondant avec les chapiteaux de la nef dont la quasi-totalité date en effet de la période moderne. Parmi ces chapiteaux, le tapis de rapaces affrontés est d’un admirable effet décoratif.

Effrayants et singuliers, deux chapiteaux étalent des griffons affrontés, mais aussi des lions ou des rapaces picorant la tête de pauvres humains.

Peut-être faut-il voir ici l’influence d’un Orient fantasmé, connu seulement par les hommes de ce temps au travers des étranges récits, obscurcis par les années, des vieux pèlerins de Jérusalem, racontant leur périple insensé au cours des longues veillées de l’hiver … ou bien celle de ces précieuses tentures syriennes ou byzantines dont on emballait les reliques, et dont les étranges motifs devaient frapper les esprits. La symétrie qui règne dans ces morceaux indique la filiation antique, qui répartissait les ornements avec rigueur aux corbeilles des chapiteaux. Les motifs exotiques, les griffons ou les rapaces affrontés proviennent-ils du fond symbolique oriental, de quelque fabliau populaire, ou du Physiologus, ce catalogue de chimères grec célèbre à l’époque médiévale, que la bibliothèque de l’abbaye contenait sûrement ? On ne le saura probablement jamais avec certitude … Le grand chapiteau (ci-dessous) qui confronte griffons et sirènes à têtes humaines ou grotesques montre que les figures sculptées sont probablement toutes d’une seule main. Toutes possèdent les mêmes yeux profondément enfoncés et des nez très forts.

Au milieu de ce monde grinçant, aboyant, grognant et piaillant, comme égarés dans un cauchemar, de petits bustes d’humains ou d’animaux domestiques se tapissent dans les grands rinceaux.

Ici, ce sont deux agneaux innocents qui ignorent leur terrible voisinage. Là, c’est une chèvre qui cohabite avec un lion.

Les figures humaines, toutes situées dans les chapelles nord, ne brandissent pas d’attributs permettant de les reconnaitre. Certaines sont casquées, pratiquement tous sont masculines.

La plupart sont d’un art un peu décevant, illustré par ces draperies sans vie et sans forme.
Le plus beau morceau est l’inconnue casquée qui se cache à hauteur d’homme dans une chapelle méridionale. Son art rappelle les belles figures du cloître de Notre-Dame-en-Vaux à Châlons en Champagne, découvertes au XX ème siècle.

Reste un remarquable travail de recherche sur la physionomie humaine et animale par le maître (et son atelier ?), illustré par ce foisonnement de masques grotesques dans lequel le sculpteur est manifestement plus dans son élément. C’est son oeuvre la plus touchante, et la plus personnelle.

En 1163, un pape en exil consacra le choeur flambant neuf de l’abbatiale. Mais l’atelier qui nous livra ces sculptures étonnantes ne quitta pas pour autant la scène historique : il se déplaça seulement de quelques centaines de mètres, au chevet d’un autre édifice prestigieux. Nous l’y suivrons bientôt.

Avant de quitter pour un temps l’église saint-Germain-des-Prés, regrettons que ces beaux morceaux de sculpture ne bénéficient pas de l’éclairage qu’ils méritent. La plupart des touristes passent sans les voir …

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