Les Egarements Monumentaux

août 1, 2008

Les anges musiciens et leurs modèles à la Chapelle Royale de Versailles (église st-Roch IX)

(Suite du billet Les anges musiciens de la tribune de saint-Roch )

C’est à Versailles, en la magnifique Chapelle Royale saint-Louis, qu’il faut chercher les exemples les plus prestigieux, et, peut-être, les modèles des anges qui guidèrent le ciseau habile de Claude Françin pour la tribune de l’orgue de l’église saint-Roch de la rue du faubourg saint-Honoré.

La Chapelle Royale, dans son état actuel, date de 1689 à 1710. Elle est l’archétype de l’église louis-quatorzienne, parlant une langue classique sur un plan quasi-médiéval ; le voutement en berceau est percé de large fenêtres hautes, ouvrant dans la voute des « lunettes » exploitées par les artistes, et le niveau inférieur composé de grandes arcades reposant sur de solides pilastres. L’église saint-Roch en est l’héritière.

A Versailles, nous sommes loin de l’église post-conciliaire, ou de l’épave retapée tant bien que mal après les criminels délires de la révolution et les ravages du mauvais goût ecclésiastique. C’est un théâtre grandiose qui nous accueille, si nous en sommes dignes, et non comme ces voyageurs pressés de la lointaine Amérique ou des Indes, piétinant d’impatience pour réaliser leur photo souvenir avant de quitter un ensemble dont ils ne méritent pas l’hospitalité.

Il faut refermer les portes, et attendre avec patience et dévotion le calme du soir, l’heure où la lumière chaude ravivera les toits environnants et les statues qui les gardent. Lors commence une représentation silencieuse et majestueuse. Le maître-autel s’anime, des nuages se répandent en vaguelettes dévorantes où s’ébattent de fripons putti et de grands anges aux longs cheveux bouclés flottant avec le vent. Oeuvre de Corneille de Clève, le maître-autel de Versailles est le dernier témoin presque complet survivant en France de cette vague décorative qui transforma jusqu’à nos sombres et sages cathédrales. Autour d’une « gloire » débordante d’or et projetant de grands rayons jusqu’au plafond, de grands anges en bas-relief déploient leurs ailes veloutées, masquant avec peine, dans un frou-frou de drapés à l’antique, une nudité sublime. A leurs pieds, des anges en ronde-bosse, dans l’inconfortable mais magnifique posture d’une vénération craintive et admirative, intercèdent le Très-Haut en notre faveur. A Notre-Dame de Paris, autour de la piéta de Nicolas Coustou, on peut voir encore quelques survivants précieux de ces serviteurs zélés, portant les instruments de la Passion. Le reste du décor, les pilastres de marbre enchâssant les colonnes médiévales, ainsi que les anges en plomb et la gloire, ont disparu lors de la révolution.

Ces instruments de la Passion, on peut les voir également aux mains des anges en bas-relief sculptés aux écoinçons des arcades de la Chapelle Royale. Une solennelle assemblée de maîtres, parmi les plus grands de ce temps, travaillèrent à ce beau défilé : Le Lorrain, Lapierre, Manière, Thierry, Le Pautre, Bertrand, Lemoyne, Cornu, Gauthier, Poirier et les frères Coustou, parents et guides du jeune Claude Françin.

Trois anges nous intéresseront en particulier. On y verra volontiers les modèles qui guidèrent Françin dans son ouvrage. C’est Charles Le Brun, le grand ordonnateur du goût louis-quatorzien, qui dessina et peignit le modèle de ces grands anges qui devaient voler dans toutes les églises du royaume.

L’ange organiste de saint-Roch (1740) (en haut) n’est-il pas familier avec ce serviteur ailé qui, à Versailles, porte sur un plateau d’argent le calice et le pain (avant 1710) (en bas) ? Son visage pâmé, les longues mèches se déployant vers la gauche, montre une singulière proximité. Les drapés, sobrement efficaces, découlent du même esprit. On a l’a vu, c’est peut être d’une oeuvre de Pierre Mazeline, morceau de réception à l’Académie Royale (1668), elle-même inspirée peut être par le travail de Michel Anguier, que procèdent ces deux morceaux, dans une période s’étendant sur près de cent ans. Françin, en la matière, ne démérita point. Le vol de ses draperies débordant sur l’arcade est du meilleur effet. Le traitement métallique et la rigidité peu naturelle des draperies n’est pas sans rappeler l’art d’un Jean-Marc Nattier, par exemple dans le célèbre et superbe portrait de la duchesse de Chaulnes en Hébé (Louvre). Fort convaincante également, cette manière douce et naturelle de basculer la tête vers l’arrière pour y regarder.

Son comparse, le joueur de cornemuse, est plus sage, plus concentré (en haut). Il trouve peut être un modèle dans cet ange assagi de Versailles (en bas), portant une grande plante (un typha). La position de la tête, mais aussi la posture générale, semblent se répondre. Moins naturelle, la position semble forcée, mais disparaît sous un jeu touffu, mais habile, de drapés. L’ange de saint-Roch, comme emballé dans sa robe, ne montre pas les effets d’une contorsion invraisemblable.

C’est la limite de l’exercice : ces beaux anges que nous admirons, ici comme au Dôme des Invalides, doivent se plier à des contraintes spatiales et programmatiques fortes, auxquelles s’ajoutent les défis du bas-relief, qui ne pardonne pas la main malhabile. Si le travail de Françin nous apparait plus vivant qu’à Versailles, c’est aussi parce que l’architecte offrit à l’artiste une profondeur plus importante, dont il joua pour insuffler une vie frémissante et touchante à ces belles pierres de l’Ile-de-France.

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