Les Egarements Monumentaux

novembre 4, 2008

Michel Anguier à l’église saint-Roch. De Rome à Paris, puis à Rome.

Quand la sculpture française dialogue avec l’art italien …

Le chef d’oeuvre de l’église saint-Roch est probablement le groupe de la Nativité de Michel Anguier, marbre vibrant d’émotion et de douceur. Le spectateur y ressent, peut-être, un reste de cette bonhomie médiévale qui transparait par exemple dans la Vierge d’Autun. Une grande part d’art italien, également : les belles figures affables d’ Algardi, ou dans le domaine de la peinture, du Pérugin, semblent leurs frères et leurs soeurs. Destiné à Notre-Dame du Val-de-Grâce, ce groupe statuaire, sauvé des destructions révolutionnaires, fut attribué à saint-Roch – qui était la paroisse de l’artiste. Il vint heureusement combler un manque affreux, celui créé par la disparition de l’Annonciation d’Etienne-Maurice Falconet.

Le génie de Michel Anguier est d’avoir isolé chacune des figures. Ainsi se déploie sous nos yeux une belle et élégante conversation familiale et divine. Dans son ombre et son silence, on entrevoit les éléments d’un drame dont seule, peut être, la Vierge pressent l’issue terrible. Que nous sommes loin de la félicité bruyante et bêlante des belles crèches de la renaissance : pas un pouce de terre ni d’air qui ne bruissait de vie ! Des putti s’y amusent, s’emparant d’un agneau effrayé, se tirant par leurs petits bras dodus, des bergers s’y installent, des femmes s’y emploient à cuisiner, et des hommes s’y prosternent ou commercent en nombre. Ici, au contraire, les trois protagonistes semblent bien seuls, dans le vide béant de leur arcade. Peut être faut-il voir dans cette mise en scène la leçon de l’Algarde, qui affectionnait cette forme d’isolement qui décuple la puissance expressive de ses figures et leur présence monumentale – ainsi dans la décapitation de Saint Paul, peut être son plus beau chef d’oeuvre.

La Vierge est d’une élégance précieuse, toute absorbée par la contemplation de son Fils qu’ elle semble serrer contre elle par ce beau croisement des mains – un geste de piété que l’on retrouve dans le travail de François Anguier, le frère de Michel. Son beau visage manque d’expression. C’est une femme de l’antiquité, quelque niobide. Point de sourire sur sa jolie bouche, au contraire, peut-être un brin de tristesse ? Etreignant le vide, son coeur tressaille-t-il à l’entrevue du drame de la Passion ? L’absence, plus éloquente qu’une présence, de ce bébé qu’elle voudrait serrer, est un procédé narratif discret mais touchant. Il n’est pas sans rappeler la Piéta de Germain Pilon qui ne contemple pas son fils, mais un amoncellement de tissu sur ses genoux. C’est un artifice dont l’usage est réservé aux plus grands maîtres.

Et ce Jésus, n’est-il pas le plus beau bébé de toute la sculpture française ? A quoi rêve-t-il, ce petit bonhomme ? Son petit bras potelé écartant le voile qui le serre est-il la prémonition de ses ultimes paroles, « Père, non pas comme Je veux, mais comme Tu veux. ». Et ce voile, serait-il le miroir insouciant du funèbre linceul ? Au spectateur de juger. C’est chez Poussin, l’ami du sculpteur, qu’il fréquenta avec assiduité pendant leur séjour dans la ville éternelle, qu’il faut peut être chercher les petits frères de ce bout de chou.

Ainsi dans la Sainte Famille du musée de Détroit (1641), ou dans l’Adoration des Bergers de la National Gallery (1633). Les parallèles, à vrai dire, ne manquent pas, dans la peinture française et italienne.

Notre Joseph veut-il jouer le premier rôle, qui semble figé par le maître dans un mouvement violent ? N’est-il pas simplement une victime du « goût moderne », celui de Bernini, de Mochi, de l’Algardi dans une moindre mesure : un baroque italien expressionniste et mouvementé qui ne faisait pas l’unanimité. A vrai dire, cette concession à la modernité italienne n’a pas grand sens. La convention habituelle faisant du père de notre Seigneur un spectateur un peu embarrassé de lui-même conviendrait mieux, peut-être. L’origine de cette posture de surprise remonte probablement à l’Adorazione dei Pastori qu’Andrea Sansovino sculpta autour de 1515 pour le sanctuaire marial de la Santa Casa de Lorette. Mais ce qui, chez Sansovino, demeurait une affectation devient maniéré à l’outrance dans l’art du XVII ème siècle, au risque du déséquilibre.

Qui ne voudrait se saisir de ce beau bébé pour le tendre à sa jolie maman qui semble embrasser le vide ? Un sculpteur s’en chargea : il me semble que l’ Adoration que Pierre-Etienne Monnot donna en 1699 à Santa Maria della Vittoria, à Rome, est plus qu’une citation du groupe de Michel Anguier : il en résout le drame principal.

Comment ne pas trouver des concordances ? Le profil de la Vierge, le petit bras potelé et levé de l’Enfant, l’expression de Joseph – un autre émule barbu de Laocoon, et son geste d’étonnement. Ces rapprochements sont plus flagrants encore si l’on compare ce bas-relief à une autre Sainte Famille de Monnot, conservée à Berlin où l’on voit Joseph jouer son rôle habituel : pilier de la famille, mais quelque peu passif voire empoté. D’ailleurs, comment Monnot pouvait il ignorer l’une des sculptures les plus prestigieuses de Paris, une ville où il fit son apprentissage ? Si le relief un peu confus de Monnot s’appuie également sur Sansovino, il possède la monumentalité qu’Anguier insuffla à son groupe, une des plus belles choses qui puisse se voir dans les églises parisiennes.

Photos église Saint-Roch : copyright P-F Benoît

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