Les Egarements Monumentaux

août 28, 2008

L’art roman de l’église saint-Germain-des-Prés (2/2)

(Suite de la première partie publiée ici)

Deuxième partie : l’homme-animal

Les sombres chapelles du choeur de saint-Germain-des-Prés, où s’enlacent rinceaux et palmettes sont aussi le royaume où s’ébattent des êtres singuliers et farouches, mi-hommes, mi-bêtes. On y voit des masques grimaçants de lions, de démons, de sirènes, et la silhouette tremblante de pauvres humains égarés.

Ici, votre passage éveille un démon qui ouvre un oeil.

Là, un bruissement d’ailes froissées contre la pierre, c’est un couple de sirènes qui s’émeut.

Ces gémissements plaintifs, c’est un homme enlacé par une plante grasse que deux oiseaux maigrichons menacent de leurs becs coupants.

Hommes contrefaits et grimaçants, ou bien démons ? On ne sait ce qu’il faut reconnaître dans ces masques disposés sans ordre. Le maître, ou l’atelier, qui oeuvra ici joue de la proximité entre l’homme et la bête pour nous tromper. Ici, le masque d’un animal imite la forme humaine. Là, c’est l’homme qui devient une bête à force de grimaces. Le sculpteur semble hésiter entre la première et la seconde forme. Il en résulte des situations ambiguës, comme ces deux masques que seuls distinguent les oreilles pointues du second, et la coiffure ordonnée du premier (cf. image mosaïque ci-dessous). Le premier masque pourrait être celui d’un homme, outré par le ciseau de l’artiste qui le surprend dans une grimace saisissante, comme ces petits bustes grotesques qu’affectionnaient les sculpteurs de terre-cuite antiques. Ce goût du réalisme grinçant annonce le courant qui répandit dans l’ombre des cathédrales des masques de théâtre ou des rues, loin des beaux visages paisibles des portails.

Habité par l’imaginaire roman qui mêle les motifs, entrelace les caractères et modèle une réalité chimérique, l’artiste s’amuse. En 1125, St Bernard écrivait : « Ici, vous voyez plusieurs corps réunis sous une seule tête, là plusieurs têtes sur un seul corps ».

Son motif de prédilection est celui des petits masques situés aux coins supérieurs des chapiteaux, à la place des volutes, dont la gueule dentelée et baveuse crache de longues tiges de végétaux. On en compte près d’une vingtaine.

Certains masques démoniaques se voient même affublés d’un bec.

Lions et rapaces complètent cette étrange ménagerie. En meutes et en groupes, ils agrémentent les splendides chapiteaux des piliers du choeur, alternant parfois avec une manière corinthienne dépouillée et sèche. Repeints au XIX ème siècle, ils sont aujourd’hui ignorés des amateurs qui les prennent pour des pastiches – les confondant avec les chapiteaux de la nef dont la quasi-totalité date en effet de la période moderne. Parmi ces chapiteaux, le tapis de rapaces affrontés est d’un admirable effet décoratif.

Effrayants et singuliers, deux chapiteaux étalent des griffons affrontés, mais aussi des lions ou des rapaces picorant la tête de pauvres humains.

Peut-être faut-il voir ici l’influence d’un Orient fantasmé, connu seulement par les hommes de ce temps au travers des étranges récits, obscurcis par les années, des vieux pèlerins de Jérusalem, racontant leur périple insensé au cours des longues veillées de l’hiver … ou bien celle de ces précieuses tentures syriennes ou byzantines dont on emballait les reliques, et dont les étranges motifs devaient frapper les esprits. La symétrie qui règne dans ces morceaux indique la filiation antique, qui répartissait les ornements avec rigueur aux corbeilles des chapiteaux. Les motifs exotiques, les griffons ou les rapaces affrontés proviennent-ils du fond symbolique oriental, de quelque fabliau populaire, ou du Physiologus, ce catalogue de chimères grec célèbre à l’époque médiévale, que la bibliothèque de l’abbaye contenait sûrement ? On ne le saura probablement jamais avec certitude … Le grand chapiteau (ci-dessous) qui confronte griffons et sirènes à têtes humaines ou grotesques montre que les figures sculptées sont probablement toutes d’une seule main. Toutes possèdent les mêmes yeux profondément enfoncés et des nez très forts.

Au milieu de ce monde grinçant, aboyant, grognant et piaillant, comme égarés dans un cauchemar, de petits bustes d’humains ou d’animaux domestiques se tapissent dans les grands rinceaux.

Ici, ce sont deux agneaux innocents qui ignorent leur terrible voisinage. Là, c’est une chèvre qui cohabite avec un lion.

Les figures humaines, toutes situées dans les chapelles nord, ne brandissent pas d’attributs permettant de les reconnaitre. Certaines sont casquées, pratiquement tous sont masculines.

La plupart sont d’un art un peu décevant, illustré par ces draperies sans vie et sans forme.
Le plus beau morceau est l’inconnue casquée qui se cache à hauteur d’homme dans une chapelle méridionale. Son art rappelle les belles figures du cloître de Notre-Dame-en-Vaux à Châlons en Champagne, découvertes au XX ème siècle.

Reste un remarquable travail de recherche sur la physionomie humaine et animale par le maître (et son atelier ?), illustré par ce foisonnement de masques grotesques dans lequel le sculpteur est manifestement plus dans son élément. C’est son oeuvre la plus touchante, et la plus personnelle.

En 1163, un pape en exil consacra le choeur flambant neuf de l’abbatiale. Mais l’atelier qui nous livra ces sculptures étonnantes ne quitta pas pour autant la scène historique : il se déplaça seulement de quelques centaines de mètres, au chevet d’un autre édifice prestigieux. Nous l’y suivrons bientôt.

Avant de quitter pour un temps l’église saint-Germain-des-Prés, regrettons que ces beaux morceaux de sculpture ne bénéficient pas de l’éclairage qu’ils méritent. La plupart des touristes passent sans les voir …

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7 commentaires »

  1. si vous venez à la visite du 21 décembre, vous entendrez une autre interprétation du sens de ces chapiteaux.
    J.Lacoste / Art Culture et Foi , Saint Germain des Prés

    Commentaire par Lacoste — novembre 22, 2008 @ 5:26 | Répondre

  2. Cher M. Lacoste,
    Je publie avec plaisir votre « message à caractère informatif ». Pourquoi ne le ferais-je pas ? En cherchant à ma modeste façon à faire connaître ce patrimoine, j’oeuvre dans le même sens que vous.
    Je suis néanmoins un peu étonné par votre intervention, car je me garde justement de donner une interprétation, me contentant d’une analyse stylistique.
    Pour ceux d’entre nous qui ne pourrons se rendre à cette visite, pourriez-vous nous faire part en quelques lignes de votre interprétation ? Sans la dévoiler, allez vous jusqu’à attribuer un sens iconographique à ces chapiteaux, et en particulier les hommes sculptés des chapelles nord ?
    bien à vous,
    Pierre-Frédéric Benoît

    Commentaire par pfbenoit — novembre 24, 2008 @ 9:42 | Répondre

  3. un exemple : le chapiteau dans le porche d’entrée, représentant deux oiseaux parlant à l’oreille d’un homme : l’oiseau c’est l’aigle = l’Esprit qui enseigne la FOI à l’homme.
    un autre : dans le bas-côté nord, ce chapiteau avec un âne et un boeuf, et entre les deux un Christ adulte sur une pierre striée ; âne et boeuf = nativité, la pierre striée représente l’eau, donc Christ adulte sur pierre striée = baptême du Christ. nous avons donc la représentation d’une naissance physique et d’une naissance spirituelle , le lien entre Ciel et Terre confirmé par la présence du pilier christique qui traverse verticalement ce chapiteau et représente le lien entre Ciel et terre.

    etc..etc…
    amicalement

    Commentaire par Lacoste — décembre 1, 2008 @ 7:59 | Répondre

  4. Merci pour cette visite passionnante, M. Lacoste. Je conseille à tous les visiteurs de participer à l’une des visites guidées organisées par la paroisse SGP (se renseigner sur leur site ou à l’accueil)

    Commentaire par pfbenoit — janvier 7, 2009 @ 11:59 | Répondre

  5. Les visites sont faites à tour de rôle par les membres du groupe Art Culture et Foi de SGdP, le 3e dimanche de chaque mois. Chaque membre a bien sûr sa propre façon de présenter notre église. Je ferais la visite du 21 juin. Visites de groupes possibles sur demande.

    Commentaire par Lacoste — janvier 8, 2009 @ 8:55 | Répondre

  6. roman, ou pseudo-roman, ces chapiteaux ne sont pas les originaux qui ont été déposés… c’est l’image d’une image…

    Commentaire par emmanuel — octobre 15, 2009 @ 12:40 | Répondre

    • Bonjour Emmanuel,
      Merci pour votre commentaire. En réalité ce sont les chapiteaux de la nef qui ont été déposés et remplacés. Ceux du choeur, ainsi que la plupart des chapiteaux des bas côtés de la nef sont d’origine. Au niveau du transept, certains datent de la rénovation du 17 ème siècle, dans un goût néo-gothique avant l’heure.

      Commentaire par pfbenoit — octobre 15, 2009 @ 12:45 | Répondre


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