Les Egarements Monumentaux

juillet 9, 2008

L’art roman de saint-Germain-des-Prés (1/2)

Saint-Germain-des-Prés ! Quel nom résonne plus fort à l’âme parisienne ? Ce n’est pas, chers lecteurs, ce mythe littéraire moderne que j’évoque, mais la mémoire de la grande abbaye qui traversa l’histoire de la France !

Je vous parle de ce beau monument qui abrita les complots des rois mérovingiens, qui étouffa les murmures des conciles secrets réunissant les prélats carolingiens ; de ces murs vénérables qui subirent les assauts des farouches hommes du nord, débarquant à la nuit tombée en frappant leurs grandes épées damassées sur le bois des boucliers ! de ce lieu d’art et d’intelligence qui abrita le génie d’un Pierre de Montreuil, « expert en pierres », ou les graves raisonnements d’un Don Mabillon … De ce jardin monumental abattu par la bêtise de l’homme moderne, insensible au murmure des pierres, à la poésie des fresques à demi effacées, à la lumière inégale des vieux vitraux, à la poésie des reliques, où l’on ne voulait plus voir que vaine superstition et entrave à la liberté du Commerce.

De ce qui n’existe plus, nous reparlerons ; mais intéressons-nous maintenant avec bienveillance à ce qui demeure : une solide abbatiale. A la différence des visiteurs nombreux qui se contentent d’un regard sur la nef, enfonçons nous dans les profondeurs du sanctuaire. On y trouve les plus beaux monuments de l’art roman parisien, dans ses derniers atours de fête comme pour un dernier bal … L’art roman : tu as bien lu, lecteur ! Et pourtant nous sommes ici, au chevet de St-Germain des Prés, consacré en 1163, dans les entrailles d’un rare survivant du « premier style gothique ». Les chapiteaux, toutefois, par leur végétation exubérante, et leur ménagerie, débordent de ce bel esprit des imagiers romans, de leur vieilles traditions, de leur goût pour le pittoresque, le bizarre, la poésie populaire des vieux contes de grand-mères, celle des animaux curieux qui se baladent en bordure des manuscrits.

Prenez garde ! Car c’est tout un monde qui vous observe, perché à la corbeille des chapiteaux, et vous n’êtes pas le bienvenu ! Suspendu comme un esprit, c’est le masque dansant d’un diable qui vous accueille ! Inanimé en apparence, il vous a à l’oeil … de son regard protubérant, déformé par le rictus de sa bouche baveuse, où l’on imagine, brillantes comme de l’ivoire, deux rangées de dents acérées ! Renfrogné, les cheveux de flamme, les oreilles pointues, nul doute : c’est une image du diable. Sur le rôle de ces masques effrayants, on s’interroge. Si l’homme moderne a enfermé le mal derrière l’écran fragile de la télévision, l’homme médiéval le côtoie. Plus encore : il le voit partout. Pendant la nuit, le jeune moine tremblant comme le vieux reçoivent sa visite, vacillent à ses sollicitations, l’entrevoient … La famille de paysans, vivant en bordure d’un bois, tremble la nuit à ses soupirs, à ses appels, à ses cris ! Alors que les flammes des cierges dansent au gré d’une brise inexplicable, les sculptures s’animent. Qui se cache derrière cette colonne ? A qui sont ces chaussons que l’on aperçoit à sa base ?

Figé dans la pierre, le mal est-il contenu, dans une démarche apotropaïque héritée de l’âme païenne, qui en ornait déjà les portes de l’ancienne Mycène ? Ou bien s’agit-il simplement d’un motif décoratif, inspiré de ces manuscrits irlandais ou bourguignons qui fourmillent de ces monstrueuses apparitions, adapté sur le modèle de ces chapiteaux antiques arborant le buste d’une divinité ?

L’âme romane pousse ici un dernier soupir. Bientôt, elle cédera face au génie organisateur et domesticateur du grand style gothique. Elle cherche toujours à nous effrayer, mais ne parvient en réalité qu’à nous dépayser, à nous distraire. Pour l’homme moderne, une visite à st-Germain-des-Prés n’est qu’une pause dans une journée active. C’est que l’on pense déjà à quelque pâtisserie qu’on s’offrira à la sortie ! A l’époque de sa consécration, il en était tout autrement : c’était ici, loin des regards curieux, le royaume de la mort ! Dans le choeur, au pied de la chasse grandiose des reliques de l’évêque Germain, s’étendaient, tapis dans l’ombre, les tombeaux des rois mérovingiens, fondateurs et protecteurs zélés de l’abbaye !

1. le jardin paradisiaque

Le monde qui nous accueille est dominé par l’ordre végétal, luxuriant, tentaculaire, formé de mille plantes carnivores. Le réalisme que nous admirons tant aux corbeilles des cathédrales gothiques n’est pas recherché ici : c’est un monde de jardins paradisiaques ou effrayants, de forêts grouillantes de vie.

Ce sont des grands rinceaux recourbés, terminés en palmettes qui se referment en d’élégants coquillages, ou s’ouvrent comme les ailes d’étranges papillons …

L’art de l’entrelacs est ici consommé. La symétrie imprime un ordre implacable. Loin de la plume du dessinateur de manuscrit, qui vagabonde au gré capricieux d’une envie « endémique » (Marie-Madeleine Gauthier), le ciseau du sculpteur est froid : rien n’est sculpté sans pensée.

Parfois, on croirait qu’un homme végétal nous observe. S’agit-il du Sylvanus romain que les artistes représentèrent sur un bassin de l’abbaye de st-Denis ?

Ici et là, de sages feuilles de lauriers s’étagent à la manière antique en de beaux chapiteaux corinthiens privés de volutes …

Parfois ces bouquets de lauriers ou d’acanthes aux feuilles un peu grasses sont retenues à la corbeille du chapiteau par un feston ou un bandeau perlé qui rappelle l’influence de l’orfèvrerie. Toujours, le génie décoratif médiéval imprime sa marque à la feuille en la retournant en une spire élégante ou audacieuse …

L’air est humide, la plante grasse domine un ordre végétal de marécages. La fleur se fait rare, dans ce curieux jardin. Ici, c’une pomme de pin égarée. Là, un arum pointe à l’angle d’une corbeille d’acanthe …

Ailleurs, c’est un iris qui se déguise en feuilles …

Souvent la plante débordante de sève se voit contrainte par les limites de son support. Prisonnière du chapiteau, elle tente une évasion impossible, et se perd en vaines circonvolutions arrêtées par le tailloir.

Parfois la palmette discrète éclate en une magnifique anthemia que ne renierait pas un ouvrier de l’ancienne Athènes !

J’aime imaginer l’imagier médiéval étudiant avec soin et émotion un vieux morceau de terre-cuite noircie trouvé dans les herbes hautes, au pied des ruines d’un monument romain tout proche. C’est un fragment d’antéfixe sur lequel la belle palmette des grecs se distingue encore clairement ! En 1939 déjà, Jean Adhémar montrait le goût et l’admiration des hommes du moyen-âge pour l’art antique. 70 ans plus tard, l’idée, pourtant, reste singulière.

Des études récentes ont rendu la vie au travail précieux des coloristes. Loin des tapageuses couleurs du XIX ème siècle, l’ocre, le jaune-orange, le vert-mousse formaient un tapis de douceur violemment contrastée ! On peut chercher, dans les pages d’un vieux livre conservé à la Bibliothèque Nationale, une idée de ce goût. Les belles arcades, les chapiteaux à l’antique, ou les colonnes sculptées de la première Bible de saint-Martial de Limoges s’ornent du même jeu de couleur sur un ton pastel. (image à venir)

Deuxième partie : l’homme-animal

Tous droits réservés, image et texte, P-F Benoît 2008

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