Quel beau voyage nous offre ce vieux sage japonais ! En suivant ses pas tranquilles, c’est la plus belle des randonnées que l’on entreprend : s’appuyant avec précaution sur un petit parapet de bois, on admire avec effroi des gorges tumultueuses, des cascades terribles ; fatigué par une longue marche, les sandales couvertes de poussière, supportant le poids de grands fagots ou de cages pleines d’oiseaux, on entrevoit le bout du chemin : une petite hôtellerie au bord d’un grand lac, à l’ombre de puissants arbres. Sur la route, nous nous arrêtons sur les conseils du guide pour admirer l’oiseau qui pique sur les fruits succulents, ou le groupe de courtisanes impassibles qui se donne en représentation à la terrasse d’un beau palais.

L’art d’Hokusaï est un paradoxe. Son âme d’observateur amoureux de la nature s’exprime dans un réalisme touchant, dans ces belles branches chargées de fleurs, dans ces oiseaux fripons qui se contorsionnent pour chiper le fruit défendu, dans cette danse des crabes ou dans ces carpes qui semblent nous parler. Sa main, chargée du poids précieux de la culture japonaise, dépeint au contraire des hommes et des femmes retenus par mille conventions : ce ne sont pas des visages, ce sont des masques. Les femmes sont d’impassibles statues à l’improbable visage qui ne doit rien à celui des vrais japonaises de chair et de sang, mais tout à ces masques trompeurs du théâtre et de la guerre de l’ancien Japon. Les hommes, lorsqu’il ne s’agit pas de guerriers chinois au rictus effrayant, vont grimaçant, moqueurs, souffrant, s’exclamant ou s’esclaffant. Son vérisme touchant ou choquant, mettant en scène la vie d’un Japon populaire, n’est que l’illustration d’un théâtre de rue, de fables pour enfants … ou pour adultes.
C’est la première tendance, celle du réalisme naturaliste, qui toucha l’occidental, en faisait remonter à la surface le vieux fonds qui sommeille en tout européen, celui des sculpteurs de chapiteaux du XIII ème siècle, ou celui d’un Dürer dessinateur de plantes et de petits animaux. Les belles scènes proprement japonaises dans l’oeuvre d’Hokusaï n’influencèrent pas nos artistes. Elles sont trop singulières, empreintes de trop de conventions. C’est un voyage dans l’antiquité, celle des peintures sur vases grecs, celle de notre sculpture romane aux drapés vigoureux et stylisés.