Les Egarements Monumentaux

janvier 30, 2009

La “Vierge retrouvée” de Saint-Germain-des-Prés (1/2)

Il y a quelques années, quelque part autour de la place de Fürstemberg, la pioche et la pelleteuse qui éventrait le sol de l’ancienne abbaye éveillèrent des pierres singulières. Ici, c’était un visage, et là, de grands blocs illisibles mais travaillés par l’homme. Ces fragments ne furent pas brisés ou ré-enterrés, comme cela se produit trop souvent : récoltés avec soin, ils quittèrent sans bruit le lieu de leur long sommeil sous les regards intrigués de quelques passants.

Près de dix ans plus tard, une belle surprise attend le visiteur de l’église abbatiale. Une grande Vierge à l’Enfant fragmentaire s’offre à lui, au détour d’une chapelle absidiale. Et pendant que tant de statues sont ignorées des visiteurs, elle attire l’attention. Peut être certains la prennent-il pour une œuvre contemporaine ? C’est pourtant une bien vénérable Dame. Ne lui demandez pas son âge, cela va de soi. Pour ma part, je vous le chuchoterais à l’oreille, si vous me promettez de ne pas le répéter : elle peut être datée autour de 1250 …

La belle mais volage Fortune a voulu que nous contemplions cette œuvre. Inachevée, elle fut abandonnée par l’artiste. Car il semble, d’après la cassure très nette qui traverse la statue en son milieu, que le bloc n’ait pas supporté le ciseau de « l’ymagier ». Des failles anciennes, demeurées invisible aux carriers experts, s’éveillèrent sous les coups de l’artisan et brisèrent son élan mystique et amoureux. Conformément aux règlements de corporation, qui nous sont connus par le Livre des métiers d’Etienne Boileau miraculeusement conservé (1268), nul ne pouvait sculpter une figure à partir de plusieurs morceaux, par exemple si le bloc se cassait. Par ailleurs, nul ne pouvait briser une statue de la Mère du Seigneur. De stricts interdits canoniques s’appliquaient, qu’il n’était pas nécessaire de justifier, tant la Foi était vive. Même si le bloc pouvait encore servir à quelque maçon, la tradition voulait qu’on enterrât l’image. Pour notre plus grand bonheur ! Ce principe, qui persista jusqu’au XIX ème siècle, est à l’origine de nombreuses découvertes, et annonce de belles surprises à venir. Que l’on songe aux beaux morceaux que les travaux du Collège des Bernardins ont remis au jour !

Comment est-il possible aujourd’hui, à partir d’une œuvre si brute, d’en estimer l’ âge aussi précisément ? C’est ce que nous allons voir ensemble. Mais commençons par un bref voyage dans le temps …

Le motif de la Vierge à l’Enfant de 1150 à 1300

A nous autres Modernes, la Vierge à l’Enfant semble aussi vieille que le Christianisme. Et pourtant, cette figure douce et accueillante n’a pas toujours été là pour entendre les fidèles.

Représentés séparément, sauf lors des épisodes de la Nativité, la Vierge et le Christ-Enfant ne sont réunis que pour des motifs théologiques. Iconographies syriaques et byzantines proposent diverses interprétations de ce beau motif. L’âge roman retiendra surtout celui du Siège de Sagesse : l’Enfant est assis sur les genoux de sa Mère, et lève sa main pour prononcer le jugement. C’est la Vierge Kyriotissa des byzantins (“qui règne en majesté”). Cette belle figure, on la retrouve dans le bois des Vierges auvergnates du XII ème siècle, mais aussi dans la pierre de Chartres et du portail Sainte Anne de Notre-Dame de Paris, sous les ciseaux des plus grands maîtres de l’époque (autour de 1150-1160).

Vient ensuite la Vierge Hodigitria (“qui montre le chemin”), pour la première fois représentée debout, et présentant au monde son Fils (“je suis le Chemin, la Vérité, la Vie”). Cette bienveillante mais froide frontalité pouvait-elle résister longtemps aux aspirations humaines ? Non, bien sûr, et c’est l’origine des Vierges de Tendresse, où Vierge et Enfant échangent des câlins, devant le vieux moine byzantin attendri qui les peignait. Dans la seconde moitié du XIII ème siècle, cette figure, la Glykophilousa (“Douce Amie”) connaîtra un grand succès, en particulier dans la statuaire. Le XIV ème siècle imposera en revanche une atmosphère plus sérieuse.

La Vierge à l’Enfant dans la sculpture gothique au XIII ème siècle

L’art occidental, pourtant très encadré par un clergé actif, ne se montrera pas aussi rigide que son frère oriental. Dès le XII ème siècle, les manifestations de la Vierge à l’Enfant mêleront les attributs et les caractères. S’il faut attendre le dernier quart du XII ème siècle pour que la Vierge se lève de sa cathèdre, la frontalité monumentale dominera toute la première moitié du treizième siècle. A Laon, ou à Sens, de belles mais majestueuses Vierges devaient recevoir le pèlerin intimidé : la fureur des révolutionnaires n’en a rien laissé, privant l’historien ou l’amateur de témoins clés de l’art médiéval. C’est à Chartres, à Amiens, à Paris et surtout à Reims qu’il faut chercher, plus tardivement, ces sages modèles : un réalisme plus grand dans le maintien, une plus grande interaction entre la Vierge et son Fils, et un frémissement de coquetterie : l’expression d’un siècle raffiné, respectueusement amoureux de la Vierge.

L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés possédait jadis une magnifique chapelle de la Vierge, dans le style de la Sainte-Chapelle du Palais. La révolution et les spéculateurs s’ associèrent pour la réduire à néant. Peut-être, cependant, a-t-elle un rôle à jouer dans notre histoire, nous le verrons plus tard.

A Reims, nous voyons enfin le visage s’éclairer, dans la piquante Vierge du trumeau (ci-dessous, autour de 1245-1255). Affublée par l’époque moderne d’une couronne de bazar et d’un Enfant Jésus grognon et sans grâce, puis privée de son bras par les soins de l’armée allemande, cette belle statue est en avance sur son temps, malgré une frontalité hiératique qui la fait paraître plus ancienne. Son visage radieux, presque souriant, les plis recherchés de son manteau retombant sur sa gauche, tout cela exprime la confiance arrogante et tranquille d’un atelier d’avant-garde.

(photo Emmanuel Pottier)

Ignorée par le passant et le touriste, la Vierge à l’Enfant du transept nord de Notre-Dame (ci-dessous, autour de 1250) est considérée comme une œuvre majeure de la sculpture gothique : pour la première fois, peut être, peut-on lire dans la pierre un tel réalisme et une telle liberté dans le maintien. L’Enfant-Jésus, pour sa part, n’a pas résisté aux sans-culottes.

Moins modeste et plus apprêtée, la Vierge Dorée de la cathédrale d’Amiens est un modèle plus humain (ci-dessous 1260-1270). Moins élancée, elle est moins proche des précieuses statuettes d’ivoire, mais elle retient la leçon des drapés des apôtres de la Sainte-Chapelle (1241-1248).

(photo François et Fier)

Au derniers tiers du XIII ème siècle, les Vierges à l’Enfant gagnent en grâce et en coquetterie ce qu’elle perdent en hiératisme et en sérieux. C’est à cette époque que l’on voit le plus de tendresse entre les deux acteurs de cette belle saynète.

L’ancienne abbaye Saint-Corneille de Compiègne, dont les deux clochers romans massifs dominèrent la ville jusqu’à la révolution, abritaient une magnifique Vierge visible aujourd’hui à l’église Saint-Jacques (ci-dessous, autour de 1270). Il s’agit semble-t-il d’une copie de la Vierge en ivoire de la Sainte-Chapelle, merveille des merveilles, tant dans le drapé que dans le jeu des acteurs. La perte du bras et d’une partie du manteau en troublent quelque peu la comparaison.

(Vierge de Saint-Corneille de Compiègne, photo : Willibald Sauerländer)

Dans le nord de l’Aisne, une petite bourgade abrite, sous le porche de sa belle église, une Vierge qui compte parmi les plus jolies de son temps (ci-dessous, dernier tiers du XIII ème siècle). Plus encore que l’ange de Reims, célèbre mais quelque peu grimaçant, cette belle Marie pourrait concourir au titre du plus beau sourire du XIII ème siècle. Elle aussi s’inspire manifestement d’un ivoire. Détail pratiquement unique dans la statuaire, les deux bêtes serpentiformes qu’elle écrase. Où les retrouve-t-on, sinon dans quelques Vierges d’ivoire.

Avec le XIV ème siècle soufflera une mélancolique rigueur. L’Enfant Jésus, de plus en plus agité et taquin, ne parviendra plus que difficilement à déconcentrer sa belle maman. En un siècle, nous sommes passés du Siège de Sagesse roman, qui met l’accent sur le Christ, à la Vierge à l’Enfant quatorzième, où domine la figure de la Vierge.

Tous droits réservés images & texte (sauf mention contraire) : P-F Benoît, 2009

(seconde partie : La sculpture gothique dans le milieu parisien (1150-1300) – Les éléments de datation de la Vierge retrouvée)

décembre 17, 2008

Gothiques illuminations de Noël à Notre-Dame de Paris

Noël ! Noël ! Il vient, le Sauveur ! Accrochez des guirlandes de fruits et de fleurs à vos balcons ! Et vous, angelots, entonnez donc de joyeux refrains, et amusez-nous de mille facéties ! Que dansent les flammes colorées qui raviveront les belles formes endormies de la nature et signaleront son lent réveil !

ndmassacre

Très belle initiative de Notre-Dame de Paris, qui nous offre un superbe spectacle en ces fêtes de la Nativité. Les bas-reliefs de la clôture Nord de son choeur revivent par la magie de la technologie mystérieuse des Modernes. Eclairées successivement, les sévères figures qui composent le drame joyeux de Noël rejouent leur histoire éternelle sous les yeux ébahis des pèlerins (de tous ordres).

Ces bas-reliefs méritent mieux, en effet, que l’attention distraite que leurs prêtent les touristes. Certes, nous sommes loin ici de l’art brillant du portail occidental ou des transepts nord et sud dont les ravages du Temps alliés à la main criminelle de l’homme laissent pourtant d’éblouissants vestiges !

Elevée de 1330 à 1351 par Jehan Ravy et son successeur et neveu Jehan Le Bouteiller, la clôture du choeur est pleine de cette manière bonhomme que l’on retrouve dans les grandes Vierges à l’Enfant, sculptées pour la plupart à la même époque. Les drapés s’engagent dans des circonvolutions savantes, les torses se gonflent de fierté, les corps se déhanchent en d’agréables atours, dans un défilé de scènes stéréotypées.

Rare et précieux comme l’éclat du minéral extrait des entrailles de la montagne, et qui bientôt se ternira sur l’étagère du collectionneur, le moment sublime du classicisme gothique des années 1230-1250 est loin. En ces temps, des artistes parmi les plus grands de notre histoire, créaient des figures surhumaines. Humaines et divines à la fois, alliage ô combien chrétien ! ces sévères géants nous souriaient pourtant. Le XIII ème finissant, s’éveillant comme d’un rêve désormais troublé par le voile du souvenir, recherchera la manière, l’humanité coquette et apprêtée. “L’humain côtoyait le mondain”, selon les mots de Cesare Gnudi, cet historien italien qui fit tant pour nous faire prendre conscience de l’importance de cette page française de l’art européen. Au XIV ème siècle, l’écriture du ciseau du sculpteur est automatique. Dans la stricte ordonnance d’une pièce de théâtre réglée au cordeau se succèdent les scènes forts connues de la Nativité. Du moins seulement à partir de la Visitation, car le début de cette belle histoire disparaissait sous les pioches des démolisseurs dès l’époque baroque.

Pour le spectateur du XIV ème siècle, la langue est celle de son quotidien. La Vierge de la Visitation est une jeune fille joyeuse et bien portante, toute à la fierté de sa félicité. Il suffit de la comparer à la Vierge couronnée du portail occidental pour mesurer le chemin parcouru par la sculpture gothique. Anoblie de la main même de son Fils, la Vierge est alors modeste et monumentale à la fois. C’est une Reine, une apparition grandiose ! Dans un fracas de cuivres clairs et de brillants éclairs se présente au peuple médusé une frêle et douce femme sans âge, qui d’une minuscule main écraserait pourtant toutes les armées du monde ! Si nous revenons sur la terre, nous trouvons à la clôture du choeur une Vierge qui parait plutôt une jeune fille coquette sans excès, des années 1330, promenant fièrement sa joie sans se douter du drame qui s’annonce dans les sombres recoins de la voûte, trente mètres plus haut.

Montée sur un joli petit âne, qui annonce la monture de la dernière entrée à Jérusalem, la Vierge de la Fuite en Egypte semble plus âgée. Oublié, le temps de l’insouciance, des mèches blondes retombant sur le front. Qu’il est loin, ce sourire presque arrogant de la Visitation. Et pourtant l’artiste ne peut s’empêcher d’attarder son ciseau sur le beau manteau de Marie, remuant et imprévu comme quelque coquillage exotique.

Le burlesque sombre ou facétieux qui traverse le Moyen-Age, de l’art roman aux mystères du XV ème siècle, s’affiche également ici. Ainsi le cruel Hérode se voit-il guidé par d’inquiétantes figures crochues, poilues et grimaçantes. Surveillé par trois diables cachés dans de petites arcades, le roi des juifs se voit même couronné par un diablotin ! En un temps où la Royauté venait de Dieu, l’on montrait par cet artifice qu’elle pouvait aussi venir du Malin lui-même. Insoupçonnable cohérence de doctrines politiques devenues étrangères à nos temps.

Quelques caractères ont fait douter les érudits de la valeur de ces morceaux. Des figures un peu trapues, des visages privés de la joliesse sévère ou piquante de l’art du XIII ème siècle, le tout accentué par une mise en couleur excessive – et reprise au XIX ème siècle. Et pourtant … quel miracle que la subsistance de ces bas-reliefs dans le coeur d’une cathédrale dépouillée violemment de la plupart de ses ornements peints ou sculptés : statuaire, vitraux, orfèvrerie, tentures, ferronneries, peintures et carrelages précieux – ce qui fait dire à beaucoup, à juste titre, que le grand monument est vide …

Cet exercice d’illumination n’est pas une première. Que l’on veuille bien se rappeler de celles du portail de la cathédrale d’Amiens, sublime et singulier voyage ! Il n’est pas sans défaut – ainsi dans l’enchainement narratif qui fait commencer le Massacre des Innocents avant l’ordre donné par Hérode. Mais l’effort, d’autant plus louable qu’il ne trahit pas l’oeuvre, parvient à contraindre le regard de visiteurs robotisés à se poser sur des oeuvres qu’ils auraient dédaignés auparavant. La sculpture ne déplace pas les foules, on le sait : il est donc à la fois triste et heureux de constater qu’un artifice technique peut réussir là où échouent de sombres bibliothèques, qui s’adressent plus à l’érudit qu’au fidèle de l’art ou de la Foi.

Copyright 2008, Pierre-Frédéric Benoît, images et texte. Pas de reproduction sans lien & citation, merci d’avance.

novembre 26, 2008

Notre-Dame de Paris plie mais ne rompt point

Nous sommes ici dans les premières travées de la nef. De fines colonnes s’élancent des piles massives des grandes arcades comme des branches gourmandes. Mais comment résister à ce voisinage dangereux, celui de la façade, qui exerce ici son poids formidable, déforme et contraint tout autour de lui ?

Une proximité qui contraignit les architectes et les maçons à modifier l’ordonnance sévère du grand vaisseau, en reliant la nef et le massif occidental par une travée renforcée, qui agit comme un contrefort intérieur disposé dans le sens de la nef : petites fenêtres hautes, tribune à deux lancettes au lieu de trois. La façade, pourtant, fut élevée comme un édifice à part, à l’instar de la plupart des parties d’un bâtiment gothique, caractérisé par la redondance des éléments porteurs. Que l’on songe à la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais qui connu deux incidents catastrophiques, la chute du voûtement de son choeur et l’effondrement de sa tour lanterne, la plus haute d’Europe, près de 150 ans plus tard. Dans les deux cas le reste du bâtiment n’en fut pas affecté ! Cette solidité entêtée de la forêt gothique valut bien des malheurs aux bourreaux qui s’y attaquèrent, en particulier pendant la révolution française et le spéculatif XIX ème siècle.

Mais revenons à Notre-Dame de Paris. Ce n’est pas seulement au niveau des premières travées que l’on perçoit les conséquences de la façade. L’observation attentive des portails montre un tassement et une déformation qui nécessita une reprise de l’ensemble lors de l’achèvement, dans les années 1230-1240. J’y reviendrais bientôt.

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