Enfermer nos dépouilles dans des vaisseaux de verre et de grès rose pour traverser les siècles … existe-t-il une idée plus étrange, et plus poétique ? Certes les bûchers funéraires de nos ancêtres offraient un spectacle plus farouche, plus exaltant. Dans cette primitive communion des sens et des éléments, la matière humaine semblait rejoindre, par la magie du feu, sa matrice naturelle. Mais quelle forme plus haute de civilisation, celle qui réuni les arts et les techniques dans la célébration des Anciens ! Il est un lieu, dans l’ombre des collines alsaciennes lourdes de vigne, où s’exprime cette prétention humaine à l’immortalité. C’est la chapelle Herzog de Wintzenheim, près de Colmar.
La civilisation serait-elle aujourd’hui sur le chemin du déclin ? La raison elle-même semble s’effacer devant sa parodie : le bavardage bureaucratique. De nouvelles idoles ont pris place sur les pieds-d’estaux d’argent et de marbre de la Cité. Leur vertu est trop bruyante pour être bien sincère : sécurité, économie, écologie, relativisme culturel ! Ces nouveaux badges citoyens sont le masque trompeur permettant de cacher ou de justifier les horreurs d’un modernisme déboussolé.

Ladite chapelle vient donc de voir sa statuaire mutilée, non par un acte de folie isolé, mais par une décision municipale maquillée sous le sceau trompeur de la légalité. Il s’agissait pourtant d’un monument aimable, illustration exemplaire des travers comme des qualités du style néo-gothique du XIX ème siècle : mélange de perfection technique et de compréhension imparfaite du goût médiéval. Dans son joli cadre de vignes, c’était une évocation de la belle Alsace médiévale, terre allemande parlant avec un bel accent français : ce beau grès rose, et cette manière de planter les saints et les saintes comme des guerriers et des héroïnes de la Mythologie !

Cela n’est plus, comme le montrent ces photos fournies par la remarquable Tribune des Arts, depuis qu’un sordide vandalisme a brisé les visages et les membres des gardiens du sanctuaire, le collège apostolique qui ornait l’extérieur de la chapelle, sous un fallacieux prétexte de sécurité.

L’aspect le plus troublant de ce crime est le martèlement systématique des visages. Cela, pour les gens de cœur ou de culture, n’est pas sans résonance. D’autres monuments martyrisés de notre pays affichent des stigmates identiques : avant les édiles de Wintzenheim, d’autres barbares s’attaquèrent aux visages sculptés, avec la même haine. Les protestants fondamentalistes, précurseurs de la Révolution, semblaient déjà obsédés par ces métamorphoses mensongères ou idolâtres de la roche en matière humaine. Leur intolérance, comme celle des révolutionnaires, s’abritait derrière de fausses idées et de savantes élucubrations. Mais quel était donc le but des vandales de Wintzenheim ? Quelle impérieuse raison de sécurité peut-elle rendre nécessaire la destruction d’un nez, d’une lèvre, ou d’un œil sculpté ? A-t-on jamais vu un écolier blessé par la chute d’un fragment de sourcil ou d’un petit morceau d’oreille ?

Le martèlement volontaire du visage de figures religieuses n’est-il pas aussi pour le moins troublant, en notre temps qui abuse volontiers du terme "profanation" ? Un monument chrétien, ainsi traité par décision bureaucratique, n’entre-t-il pas dans le champ de la dénonciation, celui déplace les journalistes et les ministres ?
Cette affaire ne doit rester impunie, il faut l’espérer. L’ entreprise est en effet illégale puisqu’elle concerne un monument classé. Si la Loi a un sens, alors les responsables doivent être traités comme le serait tout propriétaire privé dans le même cas.
« La destruction, la dégradation ou la détérioration est punie d’une peine de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 € d’amende lorsqu’elle porte sur un immeuble ou un objet mobilier classé, inscrit ou protégé. »
(photos D.R. pour La Tribune des Arts)